samedi 19 avril 2014

De Addis Ababa (Ethiopie) à Lodwar (Kenya)



Je passe 5 jours à Addis Ababa (nouvelle fleur en Amharique). La capitale éthiopienne nichée au centre du pays sur un plateau à 2500 mètres altitude compte 5 millions d'habitants.  La ville n’a rien d’extraordinaire, elle est assez bordelique et les énormes travaux de construction du futur métro n’arrangent rien.

Piazza - le centre ville d’Addis Ababa
Je visite un peu la ville. Je fais les démarches pour obtenir le visa kenyan. Aussi, je passe pas mal de temps à me renseigner sur l’itinéraire pour rejoindre le Kenya. Deux possibilités : direction  le Sud par la route principale en passant le poste frontière de Moyale. Facile, asphalté, mais coté kenyan 400 kilomètres de pistes dans une zone assez désertique réputée pour ses « bandits » et ses vols à mains armés.

Ou direction le Sud Ouest  vers la vallée de l’Omo et ses tribus colorées pour passer au Kenya par Lac Turkana. Les inconvénients : la piste est connue pour être difficile,  et dans cette zone reculée,  il n’y a pas de poste d’immigration coté Kenyan. Il faudra que j’aille faire tamponner mon passeport à Nairobi ou essayer de le négocier à une autre frontière.

Addis Ababa – Les bâtiments en dur contrastent avec les habitations en taule
Direction Sud ouest,  la vallée de l’Omo et ses tribus. Reste encore quelques centaines de kilomètres sur les superbes haut plateaux éthiopiens pour y arriver.

Entre Addis Ababa et Arba Minch – Les quelques huttes décorées que je vois en bord de route
Entre Addis Ababa et Arba Minch – un marché de campagne
Moi qui pensais que  les routes secondaires m’épargneraient la mendicité juvénile, je me mettais le doigt dans l’œil. C’est même pire qu’au Nord du pays : des « Farenji, give me money » par milliers, des moqueries, des cris d’animaux,  le cortège de gamins qui me court après quand je traverse les villages,  tirages de sacoches et les traditionnels jets de pierre.

Vous voyez les premiers arriver en courant sur la gauche ?
Je ne fais plus l’effort d’essayer de sourire ou de le prendre façon positive. Je me contente de les ignorer, de regarder loin devant et de rouler pour rejoindre la prochaine ville.  Dans les agglomérations les gens sont plus éduqués et les échanges plus respectueux. 

Le genre chambre à 50 Birr (2 euros) ou je passe mes nuits en Ethiopie. Au Sud aussi c’est surpeuplé et toujours aussi  difficile de camper
Après seulement 2 jours de route,  je tombe malade. La dernière injera est mal passée et je reste cloué au lit pendant 2 jours dans la petite ville de Hossaina. 

Entre Addis Ababa et Arba Minch – les petites villes que je traverse
Je ne suis pas totalement remis mais je décide de continuer mon chemin. Mauvaise idée, car les centaines de gamins au bord des routes eux sont en pleine forme et rendent mes journées difficiles. Ils battent des records de stupidité et d’irrespect. En plus des milliers de « you, you, you, farenji, give me money » qui résonnent dans mes oreilles,   j’ai droit des coups de baguette, une classe d’adolescentes qui sortent de l’école et me mettent des coups de blouses l’une après l’autre. Le tout sous les regards indiffèrent ou amusé des adultes.  Et les rares fois où les plus âgés interviennent, c’est en leur jetant des pierres... En bonus, j’ai aussi droit à ces ados qui s’alignent sur la chaussée pour me bloquer le passage en mettant des coup de fouets par terre pour essayer de m’impressionner ; quelques kilomètres plus loin, ce gamin de 10 ans à peine qui fait de même avec une machette presque plus grande que lui ; et souvent,  les plus jeunes en me voyant arriver de loin s’adonnent à des danses ridicules sur la chaussée en espérant me soutirer de l’argent. J’en passe et des meilleurs… 

Le lac Abaya - un des deux lacs aux crocodiles aux alentours d’Arba Minch
Encore quelques cotes aux forts pourcentages, quelques champs de bananiers à traverser sur un goudron qui me fait faux bond et j’arrive enfin à Arba Minch. C’est à partir d’ici que je devrais commencer à apercevoir quelques tribus. J’y reste deux jours, le temps de récupérer totalement.

Arba Minch, comme beaucoup de petites villes en Ethiopie, juste quelques bâtiments en dur qui s’alignent au bord de la route
Le marché d’Arba Minch
Les alentours du village de Konso
Les tribus se font attendre,  Je dois passer encore quelques villages  pour les apercevoir (Konso, Weyto) puis, petit à petit les populations changent.  En bord de piste, je commence à voir les membres des Hammers, des Bannas, des Aris, des Mursis et autres tribus qui peuplent la vallée de l’Omo. Je suis encore incapable de les différencier, mais ça me parait irréel quand j’arrive au puits  de serrer la pince à ces personnages extraordinaires, haut en couleurs  avec leur colliers et décorations diverses. Ils sont autant surpris que moi, mais les saluts se font dans le respect mutuel.  

Un village de la vallée de l’Omo – Au premier plan deux femmes de la tribu des Hammers
Même dans ces régions isolées, le tourisme laisse des traces. Ces tribus attirent les touristes qui font la tournée des marchés en 4X4, résident dans des lodges luxueux et visitent les villages contre quelques centaines de Birr avec les mains pleines de stylos, sucreries et autres cadeaux. Pas surprenant, qu’ici aussi, l’homme blanc soit considérer comme un porte-monnaie. Après, je ne sais pas si je préfère avoir à faire à une bande de gamins en furie qui vont me jeter des cailloux dans le dos ou me faire demander de l’argent poliment par un gaillard d’1m90 vêtu d’une peau de bête avec une kalachnikov en bandoulière.

La région étant conflictuelle, il n’est pas rare de voir ces membres des tribus armés.
Le dernier col pour arriver à Key Afer, le goudron se retire définitivement. Place à la craseette, à la brousse, au plat et à la chaleur. Fini aussi la surpopulation je retrouve les joies des bivouacs tranquilles. Les villages s’enchainent : Dimeka, Turmi, etc… Je n’ai pas calqué mon itinéraire sur les jours des marchés hebdomadaires,  mais j’ai l’occasion de voir celui de Dimeka. 

Marché à Dimeka ou les tribus viennent vendre leur miel, céréales et autres…

Le marché du village de Dimeka
Le marché du village de Dimeka
Un peu plus loin, au village de Turmi, je rencontre Gallabat, un étudiant qui parle très bien anglais. Il est surpris de me voir arriver alors que le marché n’a lieu que dans 3 jours. « D’habitude les « farenjis » (blancs) ne viennent que pour le marché » me dit-il. Je passe la soirée avec lui et ses amis. Il m’en apprend plus sur la région et ses tribus. Leur  vie en société, les mariages, leur vie de tous les jours etc… « Et les armes ? » « ah non c’est rien, c’est juste au cas où,  aucun risque, pas de problèmes… » « ah bon… »

Village de Turmi
Le « possese » le plat habituel de la tribu des Hammers
Village de Turmi -  le « bar » le plus incroyable que j’ai jamais vu. Les tribus viennent s’y enivrer avec de l’alcool de miel (0,40€ le litre)
Dernière ligne droite jusque Omorate, le dernier village Ethiopien au bord de la rivière Omo. Je fais des réserves de nourriture en prévision de la zone reculée à traverser une fois la frontière passé. L’officier de l’immigration tamponne mon passeport, me voilà presque sorti d’Ethiopie. Reste plus qu’à passer sur l’autre rive et rejoindre le Kenya. Je suis l’un des derniers à traverser la rivière en canot de bois. Les ouvriers chinois sont à pied d’œuvre et le pont devrait être terminé d’ici deux mois. 

Village d’Omorate
La rivière Omo
Débarquement rive Ouest – J’ai été surclassé, pas de tronc d’arbre, j’ai  eu droit à la barque en plastique !
J’ai le Kenya en point de mire, plus qu’une petite trentaine de kilomètres jusqu’à la frontière. Moments magiques dans la savane africaine : aucune circulation,  en bord de piste, seuls quelques mini villages Daasanach, la tribu du coin. De ce côté de la rivière, les touristes sont très rares et les réactions sont différentes : terminé les demandes d’argent, mais de simples saluts, de la curiosité ou parfois même des réactions de recul en me voyant. 

On m’avait dit que c’était tout droit…
Les enfants Daasanesh curieux sortent de leur hutte pour me voir
J’arrive au dernier check point Ethiopien, les militaires regardent mon passeport et m’indiquent la direction du Kenya. C’est tout droit par là. « The road is safe » ajoutent-ils. Pendant les 12 kilomètres de no man’s land qui sépare l’Ethiopie du Kenya, je suis la vague piste très sableuse. Dans ces paysages infinis, je vois de nombreux« bergers » Daasanesh avec leurs troupeaux de vaches ou de chèvres. L’endroit pourrait paraitre comme le plus tranquille du monde s’ils n’avaient pas tous un fusil accroché dans le dos.

« Karibu»  (bienvenue) super accueil des militaires Kenyan – Ils n’ont vu personne passer ici depuis un mois et demi
Todenyang, le premier village est désert. Il y a seulement une mission catholique qui s’occupe et éduque les orphelins des tribus alentours. Une enseignante remplit mes gourdes et m’en dit plus sur le conflit et ses origines. Les Daasaneshs coté Ethiopien convoitent les eaux du lac exploitées par les Turkanas  coté Kenyan. Les affrontements  durent depuis des années et le nombre de mort augmente. Ca explique les armes omniprésentes, et la fuite des habitants vers les villages plus au Sud.

Premiers kilomètres au Kenya accompagné par des dizaines d’oiseaux multicolores aux alentours du lac Turkana
Si la région est le paradis des oiseaux, c’est  loin d’être celui des cyclistes. Je souffre sur cette piste qui longe de plus ou moins loin le lac Turkana. Beaucoup de sable, les roues s’enfoncent,  je pousse, je remonte sur le vélo, m’enfonce à nouveau, je repousse, je repédale… la progression est difficile. D’autant plus qu’il fait chaud par ici (plus de 40°c à l’ombre à la mi-journée). J’ai bien tenté une baignade dans le lac pour me rafraichir, mais c’est plutôt les crocodiles que j’ai vu se balader sur les berges qui m’ont refroidis. Cependant, malgré la difficulté, passer dans ces contrées reculées est une super expérience.

Et ça va être comme ça durant 140 kilomètres… j’ai pas fini pousser…
Les huttes des Turkanas
Le lac Turkana vue de la tente au réveil
Sur le chemin quelques mini hameaux de huttes et quelques villages. Même si les conditions de vie sont difficiles, les gens ont le sourire, ils me font signe, les enfants me lancent des « Habari ?» (Comment ça va ?). Aussi la plupart de gens parlent anglais et ce détail fait toute la différence. C’est génial de pouvoir à nouveau avoir de vraies conversations avec les locaux.

L’épicerie du village de Kataboy
Une fin de journée au village de Nachukui, c’est John qui vient à ma rencontre. Il travaille pour child found, une association qui aide les enfants defavorisés. Il fait sa tournée des villages et il se trouve que Nachukui est son village natal, je passe la nuit dans la cour de la maison familiale et je repars avec les gourdes pleines.

Asante (Merci)  John
Village de Nachukui
Dans ces villages quelques rares panneaux solaires fournissent le minimum d’électricité, mais le plus gros problème c’est l’eau. Les puits sont à sec, les pompes à eau ne fonctionnent plus, elle si rare et précieuse que je suis gêner d’en demander. Je me retrouve plus d’une fois à aller avec les locaux qui creusent dans les lits de rivières asséchées pour en extraire.
C’est mieux que rien vous me direz…
Jour d'affluence sur la piste, il y a distribution de nourriture (aide gouvernementale) dans le village voisin
Plus de trois jours à pédaler sur les rives du lac Turkana et j’arrive au village de Kalakol, le début de la civilisation : quelques boutiques, une pompe à eau qui fonctionne, de l’électricité  et de l’asphalte, enfin presque. C’est certainement un des pire revêtement que j’ai jamais vu, mais après des jours à m’enfoncer dans le sable, j’ai l’impression de rouler sur un billard. Je saute entre les bouts de goudrons pour rejoindre Lodwar, la première petite ville tout au Nord-Ouest du Kenya, et prendre du repos après ce passage de frontière épique.

Les Alentours de Lodwar
A bientôt.